Projetons-nous maintenant dans le futur. Concrètement, quelle société pouvons-nous imaginer ? Plusieurs scénarios peuvent être envisagés, nous allons explorer chacun d’eux.
2030
[1] Nous sommes en 2030. Les avancées de la technologie et plus particulièrement des « NBIC » (Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et cognitivisme) poursuivent leur élan effréné du début du 21e siècle. La médecine régénératrice prend de plus en plus d’ampleur, les imprimantes 3D permettent de remplacer aisément les organes, les nanotechnologies commencent à apparaître dans nos corps pour combattre les maladies. Dans le même temps, les objets connectés et l’informatique déjà abondants en 2020 sont devenus omniprésents et font même parfois partie de notre corps.
Modifier notre corps pour l’améliorer, ce n’est pas pour tout de suite ? L’entreprise allemande Okuvision, par exemple, a déjà avant 2020 sauvé des patients atteints de rétinite pigmentaire (maladie qui touche environ une personne sur 4000 et qui rend progressivement aveugle le sujet) en fabriquant des composants électroniques à placer derrière les rétines pour reconstituer l’image que le patient n’arrive plus à discerner [3]. Les patients traités peuvent à nouveau voir ! On aurait cru à de la science-fiction il y a quelques années, mais on assiste là à la preuve que l’amélioration du corps humain par une fusion progressive avec la machine est non seulement possible, mais déjà en cours.
Retournons en 2030. L’intelligence artificielle égale l’Homme dans tous les domaines (excepté dans le fait de ressentir des émotions, pour le moment…) [8] Depuis longtemps la force brute de calcul des machines est supérieure à celle des Hommes, c’est en 1996 que le champion du monde d’échecs Kasparov s’est fait battre par un ordinateur pour la première fois. Le jeu de go aura résisté un peu plus longtemps. En 2030, les IA sont au moins aussi efficaces que les humains pour reconnaître un chat en photo, pour comprendre l’émotion d’une personne au son de sa voix ou à son expression du visage. On commence alors à imaginer des IA douées de conscience et capables de ressentir elles-mêmes des émotions. L’Homme aura besoin de s’améliorer pour maintenir sa supériorité sur la machine…
Nous vous proposons une petite vidéo explorant le droit des robots et l’impact que ceux-ci auraient sur notre société.
Scénario 1 A : victoire des bioconservateurs, utopie (2100)
Nous sommes maintenant en 2100, dans une société où l’emploi n’est plus nécessaire car les machines font toutes les tâches répétitives, remplacent les cuisiniers, les médecins, les pompiers, et s’essayent même à l’art. L’Homme a maintenu sa main mise sur la société en conservant les postes politiques et certains emplois très qualifiés. La loi est stricte, il est interdit de modifier son cerveau ou son corps pour l’améliorer, il est seulement autorisé de faire appel aux technologies pour permettre aux personnes atteintes de maladies ou qui ont connu un accident de se réparer. Tout cela nécessite un accord mondial mais il a été trouvé, la loi est unique partout et les gouvernements mettent en place les moyens nécessaires à la surveillance de toutes les entreprises qui peuvent potentiellement être tentées de créer un humain augmenté…
Les maladies sont quasiment toutes éradiquées, l’espérance de vie augmente jusqu’à 130 ans, on est capable de réparer tous les organes y compris le cerveau grâce aux NBIC. Le contrôle des naissances n’est pas nécessaire, car l’Afrique et l’Asie ont terminé leur transition démographique depuis bien longtemps, la population de 11 milliards d’humains est stable.
La pauvreté n’existe plus dans les pays occidentaux. L’humanité a dû trouver un autre système économique et abandonner le capitalisme qui n’était plus adapté au chômage de masse. Barjavel dans son roman de science-fiction La nuit des temps en a par exemple imaginé un : le travail n’est pas obligatoire, et il n’y a pas de monnaie, chacun reçoit sur sa clé personnelle (une puce intégrée au corps ?) une somme chaque année qui lui permet d’acquérir ce dont il a besoin. Pour gagner plus, il est possible de travailler, mais les machines effectuent toutes les tâches nécessaires. Lorsqu’on dépense une somme, elle ne revient pas à celui qui a fourni le service (car justement, c’est la plupart du temps une machine), mais disparaît. Une union mondiale est créée, les pays les plus pauvres se sont fait aider pour s’équiper de machines et atteignent quasiment le niveau de vie des pays anciennement développés.
Grâce à la puissance maîtrisée et l’usage raisonné de l’IA, les ressources mondiales ont désormais une répartition optimisée, les transitions écologiques et énergétiques ont été faites, les énergies renouvelables occupent quasiment 100% du mix énergétique mondial. Une économie circulaire poussée permet de ne quasiment plus exploiter les ressources fossiles. Il n’y a bien sûr plus d’extraction de pétrole, la majorité des conflits en Moyen-Orient et en Afrique s’amenuisent et les pays occidentaux n’y ont plus aucun intérêt. L’abandon du pétrole n’a pas été facile et la majorité des espèces animales et végétales ont disparu, on parle de 6eme extinction mais la situation a pu être stabilisée notamment grâce à des technologies de nettoyage de l’air, des sols et de l’eau.
Scénario 1 B : victoire des bioconservateurs, dystopie (2100)
Nous sommes à nouveau en 2100, mais cette fois-ci les Hommes non augmentés par les technologies ne parviennent pas à gérer la situation écologique et la surpopulation. Notre planète n’est plus vivable du fait des sécheresses, incendies et autres catastrophes naturelles qui sont devenues habituelles. Le cataclysme que représente la 6eme extinction du vivant est énorme et l’humanité est sur le point de s’éteindre, avec plus que quelques millions d’individus seulement. Les ressources se font de plus en plus rares, les conflits s’aggravent autour de ces dernières.
L’empreinte du capitalisme est restée et le monde n’a pas réussi à trouver un système économique, politique, social et écologique commun, seuls les plus riches qui ont encore accès aux ressources ont pu survivre mais la moindre tension politique peut faire éclater une guerre qui serait fatale à l’espèce humaine et au reste des espèces qui ont pu résister.
On parle d’Effondrement, théorie qui regroupe de nombreux adeptes et aurait lieu vers 2050 selon les collapsologues [7]. Une augmentation exponentielle de l’exploitation des ressources (une croissance d’1 ou 2% revient à une croissance exponentielle de la production de richesse) dans le monde fini qu’est la Terre est impossible comme l’expliquent de nombreux scientifiques comme Aurélien Barrau, astrophysicien de renom. La société en 2100 ne serait donc plus qu’un monde post-apocalyptique.
Dans le cas d’un mauvais contrôle politique des technologies liées au transhumanisme, nous retombons sur un scénario similaire au scénario 2 A, qui n’est pas forcément plus désirable…
Scénario 2 : victoire des transhumanistes (2070)
Selon Laurent Alexandre, penseur phare du transhumanisme, l’homme qui vivra 1000 ans est déjà né en 2020 [2]. En 2070, il aura alors 50 ans. Comment est-ce possible ? En un mot : transhumanisme. Nous sommes dans une société où technologiquement il est possible d’augmenter le corps et l’esprit humain en rendant ses organes plus résistants, plus efficace, son système immunitaire bien plus performant grâce à des armées de nanorobots qui sillonnent nos vaisseaux sanguins pour détruire les intrus et réparer nos cellules. Des puces sous notre peau peuvent nous donner des pouvoirs supplémentaires qui auparavant nécessitaient des outils extérieurs comme le téléphone portable par exemple. Notre cerveau commence également à pouvoir être amélioré, en termes de mémoire et de la puissance de calcul.
Tout cela est possible, et légal dans cette société où les lois n’interdisent pas de modifier son corps et où les gouvernements ne font pas alliance. La frontière entre l’Homme et la machine devient floue. Les politiques n’ont rien fait pour interdire le transhumanisme car cela ne s’est pas fait en un claquement de doigt : ce que Laurent Alexandre craint, c’est justement cette acceptation progressive de petites innovations qui repoussent les limites de l’humanité.
Mais… seule une partie de la population peut et veut profiter de ces avancées : les plus pauvres et les bioconservateurs qui préfèrent garder leur corps indépendant de toute machine deviennent inférieurs aux transhumains. Une scission sociétale se fait au cœur d’une humanité à deux vitesses : aux inégalités sociales s’ajoutent les inégalités physiques et intellectuelles entre riches et pauvres. [6]
Scénario 2 A : victoire des transhumanistes, dystopie (2200)
Nous poursuivons notre voyage dans le temps et nous rendons en 2200, où notre Homme voué à vivre 1000 ans a déjà fêté son 180ème anniversaire.
Les intelligences supérieures des transhumains n’ont pas suffi à enrayer la catastrophe écologique et les ressources nécessaires pour alimenter les IA, les machines qui font fonctionner notre monde et les technologies propres aux transhumains sont devenues très rares (métaux, électricité), ce qui génère des conflits. Seuls les transhumains les plus riches peuvent se procurer les dernières avancées technologiques, on assiste donc à une course à la transformation depuis plus d’un siècle. Les conflits n’ont donc pas lieu entre humains, mais entre cyborgs surévolués…
La Terre devient aride. Les transhumains n’ont que faire de la Nature, ils n’en ont plus besoin. L’environnement s’écroule au profit du plaisir de quelques être restants, mi-humains mi-machine, plus forts et plus intelligents. Toute l’humanité normale n’aura pas pu survivre à cela, ou sera réduite à l’état d’animal de compagnie tant la séparation entre les deux mondes sera grande.
Selon la revue IEEE Spectrum [5], « La conscience est une part de la nature. Nous pensons qu’elle ne dépend que des mathématiques et de la logique, ainsi que des lois mal connues de la physique, de la chimie et de la biologie ; il n’y a rien de magique ou d’un autre monde dans cela ». Pourquoi ne pas télécharger sa conscience dans une machine si elle est régie par les mêmes lois que le reste de l’univers ? [4] Certains décident donc de commencer une nouvelle vie dans des mondes virtuels modelables à leur guise pour se défaire des contraintes du monde réel devenu invivable. Il n’y a plus qu’à espérer que personne ne les pirate !
Scénario 2 B : victoire des transhumanistes, utopie (2200)
La ligne est très fine entre utopie et dystopie dans ce scénario 3 : tout dépend des intentions des transhumains surévolués. Dans ce scénario, la catastrophe écologique a été évitée de justesse grâce à une gestion beaucoup plus optimisées des ressources. Les transhumains sont évidemment au pouvoir du fait de leur incontestable intelligence supérieure et font des choix justes dans le but de préserver la Nature et les Hommes. L’humanité n’est plus un ensemble biologique mais toutes les formes d’humains, plus ou moins aidés par les machines, vivent en harmonie. Des IA et machines non douées de sentiment produisent toutes les denrées vitales et occupent la majorité des postes, comme dans le scénario 1.
Le téléchargement de conscience dans une machine est également dans ce scénario une possibilité, mais ne constitue plus une nécessité car le monde n’a plus besoin d’être fui.
L’exploration spatiale et la colonisation d’autres planètes bouleverse la notion de monde fini, la croissance exponentielle peut reprendre…
Sources
[1] La révolution transhumaniste, Luc Ferry
[2] Capital, Laurent Alexandre, 2019, https://www.capital.fr/economie-politique/l-homme-qui-vivra-mille-ans-est-deja-ne-951957
[3] Okuvision, 2019, https://www.okuvision.de/de/therapie/das-okustim-system/
[4] Les Echos, Raymond Kurzweil, 2019, https://www.lesechos.fr/tech-medias/hightech/ray-kurzweil-icone-de-lamerique-transhumaniste-1019463
[5] IEEE Spectrum, 2019, https://spectrum.ieee.org/
[6] Le Monde, Jacques Testart et monde à deux vitesses, 2019, https://www.lemonde.fr/bioethique/article/2018/04/08/jacques-testart-nous-allons-vers-une-humanite-a-deux-vitesses_5282382_5243590.html
[7] FranceCulture, Collapsologie, 2019, https://www.franceculture.fr/ecologie-et-environnement/theorie-de-leffondrement-la-collapsologie-est-elle-juste-une-fantaisie-sans-fondement
[8] Sciencepost, Ray Kurzweil, 2019, https://sciencepost.fr/futuriste-de-google-ray-kurzweil-prevoit-singularite-2029/
