A l’opposé des transhumains, les bioconservateurs s’opposent à l’utilisation de technologies et des sciences pour modifier les capacités de l’humain par crainte que la technique ne prenne le dessus sur l’humain.
Jean Michel Besnier, philosophe, professeur des universités à l’université Paris IV-Sorbonne définit un bioconservateur comme “quelqu’un qui entend défendre la vie, le “bios”, contre ceux qui la menaceraient parce qu’ils entendraient la transformer, la synthétiser ou la défigurer en ayant recours aux artifices de la technique”.
Les bioconservateurs peuvent être aussi bien des scientifiques que des philosophes ou des artistes (à travers le cinéma ou les romans par exemple). Une autre figure importante est Francis Fukuyama, politologue et philosophe américain et membre du comité bioéthique américain de 2001 à 2004. Il a notamment écrit un livre se nommant La Fin de l’homme, qui pose une réflexion sur les conséquences de la révolution bioéthique. Il pose notamment la question des rapports entre science et technique. Il est convaincu qu’il faut des lois à l’échelle internationale et que la science est devenue un domaine politisé. En tant que bioconservateur, il considère que les humains doivent laisser libre cours à l’évolution biologique selon les processus aléatoires.
De manière plus générale, les bioconservateurs craignent une “déshumanisation” dans le sens d’un changement irréversible et incontrôlable. Ils mettent en garde face aux avancées des technologies dont les effets sur le long terme sont inconnus, et remettent en cause la médecine d’amélioration quand elle dépasse la visée thérapeutique médicale classique de rétablissement ou de restauration de l’organisme humain.
Selon Jean Michel Besnier, “le risque […] serait de tuer la vie – pas seulement de tuer la mort” : en effet on peut/veut par exemple améliorer les résistances de l’humain aux maladies (tuer la mort) mais cela peut risquer de déshumaniser (tuer la vie).
De plus, les bioconservateurs revendiquent des valeurs sociales différentes de celles des transhumanistes. Au delà de la question de l’acceptation : « L’égalité est peut-être la première victime du transhumanisme » selon Francis Fukuyama.
En effet, quid des citoyens les plus pauvres pour qui les biotechnologies seront probablement hors de portée ?
La crainte en jeu est que la possibilité d’améliorer de façon radicale les capacités humaines ne creuse un fossé entre ceux qui feront usage de ces nouvelles technologies, et ceux qui ne voudront pas le faire, ou ne pourront pas le faire, faute de moyens, amplifiant ainsi les inégalités socio-économiques existantes.
Quelles solutions ? L’approche des bioconservateurs consiste à mettre en œuvre des interdictions globales sur des pans entiers de technologies au nom de l’égalité des chances, tout comme le dopage est par exemple d’ores et déjà interdit dans le sport.
Aujourd’hui, la plupart des bioconservateurs sont modérés, cette position est à ne pas confondre avec une position fondamentaliste anti-progressiste, qui aurait juste peur de toute technologie, ou qui reviendrait à légitimer les inégalités biologiques.
Leon Richard Kass
Médecin américain né en 1939, Leon Richard Kass a contribué aux premiers débats de bioéthique sur les sujets de recherche sur les embryons humains et concentre sa réflexion sur l’humain et l’éthique. En 2001, l’élargissement de la réglementation de la recherche sur les cellules souches aux États-Unis fait controverse et soulève de nombreuses questions. Une majorité de scientifiques concernés par le sujet se positionnent en faveur de la levée des restrictions, là où Leon Kass est plus prudent et s’oppose fermement au changement de réglementation. Georges W. Bush décide de se rallier à l’avis du médecin et d’autoriser la recherche sur les cellules souches déjà existantes mais interdit la recherche nécessitant l’extirpation de cellules sur de nouveaux embryons. C’est à cette occasion qu’il promet de créer le Conseil Présidentiel sur la Bioéthique dont il mettra Leon Kass à la tête.
Le fonctionnement du conseil présidé par le médecin est fortement remis en question à cause de son orientation jugée non intègre car influencée par des motifs religieux (ce point de vue est développé dans la partie suivante) et politiques. Cette remise en question du président du conseil crée un doute et la légitimité scientifique est mise à l’épreuve, il perd de son influence d’expert.
Créé dans le but de conseiller le président des États-Unis sur des problématiques de bioéthique qui pourraient apparaître comme une conséquence des avancées scientifiques et technologiques dans le domaine biomédical, le Conseil Présidentiel sur la Bioéthique est dissolu et reformé sous l’administration Obama. L’ancien conseil préconisant des valeurs et conseils philosophiques est remplacé par un nouveau conseil proposant des lignes stratégiques et des politiques publiques. Mais le nouveau conseil mis en place par Obama est à son tour remis en question sur la pertinence des personnalités scientifiques qui y siègent.
En France, les États Généraux de la Bioéthique se chargent de l’évolution et de la direction du débat. Il a pour but de mesurer le degré de convergence et divergence des avis sur différentes thématiques. Il s’agit d’un débat public et ouvert à tous sur les principes de démocratie ouverte.
Jacques Testart
Jacques Testart est le père scientifique du premier bébé éprouvette français, né en 1982. Il est aussi biologiste, essayiste et se positionne en tant que bioconservateur dans le débat sur le transhumanisme. Ayant un regard averti sur les possibilités technologiques de la recherche scientifiques de manipulation d’embryons humains, il craint des dérives éthiques notamment sur les questions d’eugénisme. Bien que ces problématiques puissent paraître éloignées de la réalité, le débat est d’actualité, ça a notamment été le cas des bébés chinois né en novembre 2018, dont le génome aurait été modifié dans le but de donner des propriétés génétiques permettant de mieux résister au virus du SIDA (vu dans la partie l’évolution technique).
Jacques Testart voit dans cette volonté de vouloir améliorer le corps « une servitude volontaire ». En s’affranchissant des contraintes physiques, en faisant reculer la maladie et la vieillesse, en accordant une confiance aveugle en les technologies, l’humain s’abandonne et oublie ce qui lui est de plus précieux : son intégrité physique et mentale. « Ce n’est pas avec des implants qu’on va améliorer l’espèce humaine, c’est en allant chercher à l’intérieur des gens ce qui s’y trouve.»
Les acteurs du débat sont divers mais ne sont pas spécialisés sur le transhumanisme, le transhumanisme étant par définition un sujet pluridisciplinaire complexe. Il est donc difficile de se positionner en tant qu’expert et de mettre en place un organisme public responsable du débat. S’il existe aujourd’hui les États Généraux de la Bioéthique, aucune instance publique n’a été créée, d’où la croissance du retard sur la controverse.
Explorons à présent le point de vue de la religion auquel Leon Richard Kass a été rattaché et qui a remis en cause son intégrité.
Sources
Cairns.info,Transhumanisme versus bioconservateurs, Laurent Alexandre, Dans Les Tribunes de la santé 2012/2 (n° 35), pages 75 à 82, https://www.cairn.info/revue-les-tribunes-de-la-sante1-2012-2-page-75.htm
Transhumanisme et Intelligence artificielle, Le transhumanisme l’idée la plus dangereuse du monde, 2019, https://iatranshumanisme.com/2016/02/06/transhumanisme-lidee-la-plus-dangereuse-du-monde/
Transhumanisme et Intelligence artificielle, Transhumanistes vs Bioconservateurs, 2019, https://iatranshumanisme.com/transhumanisme/transhumanistes-vs-bioconservateurs/
Sciences-critiques, Transhumanistes contre bioconservateurs, https://sciences-critiques.fr/transhumanistes-contre-bioconservateurs/
Les enjeux éthiques et sociaux du transhumanisme, Alexandre Erler, 2019, https://www.lecre.umontreal.ca/les-enjeux-ethiques-et-sociaux-du-transhumanisme/
Wikipedia, Jacques Testart, 2019, https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Testart
Wikipedia, Leon Richard Kass, 2019, https://en.wikipedia.org/wiki/Leon_Kass
